Vous n’êtes pas sans savoir que la Nouvelle République m’a accordé un article pas plus tard que dans l’édition d’hier.
Entre l’entretien et la publication de l’article, mon estomac a pris toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Comme je débute mes propres articles assez loin du point où je veux vous emmener, allons-y en détour.
Faire le récit de votre grand-mère
J’étais tétanisée par le récit que la jeune journaliste allait faire de moi. Et pour cause, je ne suis pas sa grand-mère. Elle ne me connaît pas, mais, comme moi, son métier consiste à mener des entretiens enregistrés avec des gens que l’on ne connaît pas (encore) et à les rapporter.
Les points communs entre le métier de journaliste et de biographe privé s'arrêtent là. Elle n’allait bien sûr pas me montrer l’article avant publication, un journal n’est pas une agence de communication.
Dans mon métier, le client dont je fais la biographie a le contrôle total de ses propos. Il peut s’épancher sur un sujet pendant l’entretien puis, décider de tout supprimer ou de le modifier. C’est normal. Il s’agit du souvenir que l’on veut laisser. Mon client est seul juge, et je ne suis pas une journaliste en quête de faits et de vérité, mais une biographe privée.
Et ma grand-mère, dans tout ça ?
Le point que je veux traiter aujourd’hui, c’est le cas de figure de la transmission sans intervention de biographe. Vous avez un lien précieux, unique, merveilleux avec votre grand-mère ou un parent. Vous connaissez sa formidable histoire, et vous convenez qu’il faut l’écrire.
À l’inverse de la biographe ou de la journaliste, vous connaissez parfaitement votre proche et vous êtes même partie prenante dans son histoire de vie. L’exercice a donc son intérêt.
Vous avez lu mon manifeste ? Je soutiens toute initiative de transmission des mémoires et des histoires. Permettez-moi, de mon expérience, de mettre à disposition des conseils et des outils pour recueillir l’histoire de votre grand-mère adorée.
- Faites-le pour le temps passé ensemble : vous allez vivre des moments fantastiques et intenses. Veillez à prévoir de petites sessions d’une heure, grand maximum. D’une part, pour ne pas fatiguer Mamie, mais aussi pour vous permettre de réaliser le travail de retranscription sans vous épuiser.
- Ce travail de retranscription prend du temps et peut parfois être lourd. Attention, si vous souhaitez passer par une IA : les hallucinations sont légion. Un jour, j’ai fait le test, et des gens qui n’ont pas été mariés et qui ne pourraient jamais l’être le furent malgré tout. Le travail pourrait être facilité mais pas réduit en temps, transformé en temps de vérification et de correction, dans une ambiance surréaliste mais pas inintéressante. Certes.
- Effacez les tics de langage, les répétitions. Parfois, il faudra sabrer du texte et ça ne sera pas facile. Mettez de côté ces obstacles et poursuivez. Quand vous y reviendrez, vous y verrez plus clair ou, le cas échéant, déciderez avec votre grand-mère de ce qu’il faut faire.
- Gardez une vigilance toute particulière à un biais très naturel : votre implication dans l’histoire de votre aïeule et la familiarité même de son environnement pourrait vous faire oublier de défendre le point de vue des lecteurs des générations inférieures ou inconnus à votre famille. Pour chaque souvenir, notez bien la date, le lieu et le lien entre les personnes impliquées. Le contexte tend à se perdre avec le temps qui passe.
- Cette proximité unique est à double tranchant : très à l’aise, votre grand-mère pourra vous raconter des histoires avec beaucoup de détails qui agiront en fils d’Ariane vers des souvenirs toujours plus nombreux. Compartimenter autant que possible permettra au projet de se structurer pour avoir un début, mais aussi une fin. Par exemple par chapitres : 1. Enfance, 2. Adolescence, 3. Âge adulte, etc.
- L’autre côté du tranchant, ce sont les événements moins faciles à raconter pour votre grand-mère, car ils pourraient vous faire de la peine. Un silence bienveillant, mais peut-être peu délestant pour elle. Si ce cas de figure se présentait, proposez l’intervention d’un tiers : une personne de confiance, un ou une amie, un biographe. Intervenir en tant qu’invitée sur un projet ? Je dis oui.
- Projet d’ampleur s’il en est, avancez pas à pas, toujours par petites sessions. Biographe, c’est un métier ; faites-le pour le plaisir de réaliser un projet intergénérationnel sans vous encombrer d’exigences techniques ou éditoriales trop strictes. Le plaisir d’abord, le perfectionnement ensuite.
- Aspects pratiques : essayez d’avoir deux sources qui enregistrent l’entretien (dictaphone + téléphone) puis de vous envoyer par mail l'enregistrement sitôt bouclé. Il est bien connu que les téléphones aiment tomber en panne ou par terre au pire moment. Prévoyez également un lecteur audio directement sur votre ordinateur avec des raccourcis sur le clavier pour la lecture / pause et la possibilité de lire la piste au ralenti ou en accéléré. Pour ma part, j’utilise VLC media player. C’est gratuit, et très bien.
Bonne chance à vous dans cette aventure, surtout, amusez-vous ! Et si vous avez besoin d’aide dans cet exercice, je suis là.