Une tranche de vie de
Ce document est un aperçu de ce que j'appelle une « tranche de vie ». Le texte qui suit est extrait d'un entretien d'une heure. Mon métier n'est pas d'inventer une histoire, mais de capter une voix.
Je choisis de conserver les silences, les tics de langage et d'indiquer les gestes en didascalies. C'est ce qui fait tout le sel de ce travail : à la lecture, vos proches auront l'impression de vous entendre parler. Un entretien complet occupe 15 à 20 pages sur ce gabarit.
Je remercie « Jean-Pierre » d'autoriser la diffusion de cet extrait anonymisé. J’ai tenu à vous présenter le tout début de notre échange : on y observe qu'il faut toujours un petit instant pour s'installer dans l'exercice, avant de se lancer pleinement.
Margarida Santos Valério
— Margarida : Voilà, c'est en route. L’enregistrement démarre. Comment vous sentez-vous avant de commencer, Jean-Pierre ?
Il toussote et tapote nerveusement le rebord de la table
Un peu… un peu bête, si vous voulez. Raconter sa vie, c'est… c'est un peu prétentieux, non ? Enfin, je veux dire, je ne suis pas le Général de Gaulle.
Il rit, un peu gêné
Bon, j'ai 75 ans, je suis un vieux médecin de campagne à la retraite, je n'ai pas traversé l'Atlantique à la rame. Enfin bon. C'est pour mes enfants. Surtout pour eux.
Oui, parce que Guillaume, mon fils, l'autre jour, il m'a vu avec le petit Arthur. Mon petit-fils. Je le prenais sur mes genoux, je lui chatouillais le ventre, je lui disais que c'était mon grand champion… Et Guillaume m'a regardé. Il n'a rien dit. Il a quarante-cinq ans, c'est un homme fait, mais j'ai bien vu dans ses yeux qu'il se demandait pourquoi je n'avais jamais été comme ça avec lui.
Avec Hélène, mon épouse…
Il gigote un peu sur sa chaise, croise les bras et cherche ses mots
C'était elle qui faisait le lien. Elle savait leur dire les choses. Moi j'étais au cabinet, je faisais mes tournées, je finissais mes journées à pas d'heure. Et quand j'étais là, j’étais un peu bourru, ailleurs. Je ne savais pas dire « je t'aime ». Dans ma famille, on ne disait pas ça. Le mot n'existait pas. Alors je me dis que si je leur raconte d'où je viens, comment c'était chez nous, ils comprendront peut-être.
— Je comprends tout à fait, Jean-Pierre. Et je suis sûre qu'ils le comprendront aussi en vous lisant. C’est un cadeau inestimable que vous leur offrez. Racontez-moi cette maison, alors. Comment c'était, « chez vous », quand vous étiez petit ?
J’ai grandi dans une belle ferme en pierre, un peu semblable à celle-ci, mais à une dizaine de kilomètres, à Villiers. Mon père était fermier, il avait une trentaine de vaches, il vendait son lait à la coopérative. Ma mère s’occupait de la maison, du potager. J’avais deux petites sœurs, l’une d’elle est décédée maintenant. Marie-Béatrice, un cancer l’a emportée il y a une vingtaine d’années. Mon père ne s’en est jamais remis.
Les yeux de Jean-Pierre rougissent, il se concentre sur sa respiration
— Souhaitez-vous faire une pause ?
Non, je vous remercie, on va poursuivre. Je vais rester concentré sur mon enfance.
— Entendu. Quel était votre quotidien à la ferme ? Côté Vendée, j’avais eu vent d’une sorte de coutume consistant à attribuer une vache par enfant de la famille, qu’il fallait traire avant et après l’école. Vous avez eu votre propre vache, vous aussi ?
Eh oui, bien vu ! On avait bien chacun sa vache, comme vous dites. La mienne s’appelait Tulipe, elles avaient des noms de fleurs.
Il replonge dans ses souvenirs d’enfance, amusé
À 6 heures du matin, on allait à l’étable avec notre seau parfaitement propre. On avait intérêt à travailler bien proprement. Ensuite, on retournait se changer à la maison, on se faisait bien propres, un bisou à Maman et c’était parti pour la journée d’école, à pieds, qu’il vente ou qu’il pleuve ! Rires On vivait comme ça, dans une routine bien menée, et au grand air ! C’était simple, sans se poser de questions, alors, je ne veux certainement pas passer pour le vieux con à dire que c’était mieux avant, n’est-ce pas, mais j’ai quand même le sentiment que c’était plus simple.
Je vous disais qu’avec mon père, on avait intérêt à travailler bien proprement. Il était très rigoureux, très sérieux. Ma mère aussi, par ailleurs. Ils étaient silencieux, très droits, méthodiques. On allait à l’essentiel. On était une famille d’agriculteurs, on pourrait penser qu’on était des gens crottés mais pas du tout, tout était toujours impeccable, et silencieux. Ils étaient eux-même enfants d’agriculteurs, enfin là on remonte à des temps où on dirait plutôt « paysans », « métayers ». Métayers, ça c’était le statut de mes grands-parents maternels, côté Vendée justement, vu que vous en parliez. Je me souviens très bien d’eux. [...]
Cette tranche de vie a été racontée par Jean-Pierre,
lors d'un entretien réalisé le 14 avril 2025 à Niort.
Mise en récit par
Margarida Santos Valério
Biographe
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